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animA salvatica

Par Françoise Bonardel

Juin 2024

Est-il âme qui ne revendique sa sauvagerie comme son bien le plus précieux et le plus pur ? Indomptable, libre et fière, l’âme que rien n’altère reste alors en communion étroite avec la forêt (silva) : la sylve, comme on disait en un temps où les ermites et les proscrits s’y réfugiaient. Qu’elle soit de pins ou de châtaigniers, de chênes ou de bouleaux, la forêt est cet espace mystérieux fait d’ombre et de lumière où les esprits de la nature peuvent encore se manifester, entretenant avec la vie de l’âme des rapports secrets. Car l’âme ne se sent plus chez elle nulle part dans un monde qui a oublié qui elle est, et qui détruit tout ce qui rendait audible « la mélodie des choses » (Rilke).

       C’est entre deux formes de sauvagerie qu’il faut désormais choisir, car l’ensauvagement brutal qui envahit le monde ne gagne du terrain que parce que l’autre en perd. Redevenons donc s’il en est encore temps des sauvages pour ne pas devenir des barbares ! Et c’est à l’âme de faire valoir la sauvagerie qui lui est propre en restaurant le contact avec l’élémentaire : les quatre éléments bien sûr, mais aussi les montagnes, les étoiles et la mer. Mais c’est aussi à l’art d’assurer ce sauvetage en permettant à l’âme demeurée sauvage d’animer de l’intérieur sonorités, formes et couleurs, et de tirer ainsi l’œuvre vers les hauteurs autant que vers les profondeurs. Quand elle est celle de l’âme la sauvagerie alors relie, réunit et pacifie les esprits.

 Imaginerait-on qu’une fée puisse être confinée sans chercher à s’échapper, dans le rêve ou une autre forme de réalité ? Si cela lui arrive, comme ce fut le cas en 2019 pendant l’épidémie de Covid, son âme sauvage ne peut que s’insurger, transformant sa rébellion en images. Ainsi la photographe Rita Scaglia s’est-elle retirée chez elle dans le silence durant les onze derniers jours du confinement, voilant tous les miroirs afin de n’avoir plus d’autre reflet d’elle-même que les images que la méditation lui apportait, et qu’elle a ensuite transposées au sein de la nature sauvage qui l’environnait.

       Qui s’est ainsi comme elle retrouvé, recentré dans le silence et l’immobilité, entre d’autant mieux en contact intime avec les éléments ; et c’est une femme-feu, une femme-eau, une femme-air suspendue dans le ciel ou environnée par les brouillards de la terre, qu’est successivement devenue Rita, arborescente et verdoyante quand elle se fond dans la végétation qui la recouvre. Et c’est enfin dans sa maison du Cap corse, construite pour abriter les fées, qu’elle a pris d’elle une dernière photo, plus sophistiquée, comme s’il lui fallait montrer que son âme sauvage, unie à chacun des éléments, en était devenue la quintessence et en incarnait la beauté.​​

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